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Reconnaître anorexie et boulimie à l‘adolescence

Mis à jour le 14 juin 2021 2 de nos experts

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Notre fille* fait une fixation sur la nourriture : envahie sur un mode tyrannique par la conviction que sa silhouette est trop arrondie, elle restreint considérablement son alimentation… Les repas sont un enfer… Le dialogue est impossible… Nous ne reconnaissons plus notre fille, jusqu’alors presque une petite fille modèle…

Sommaire de l'article

Le scénario classique

« Nous nous sommes dit avec mon mari : « ce n’est plus possible… trop de changement depuis quelques semaines sans que nous voyons de cause déclenchante… Tout allait bien jusqu’alors… Le poids pour notre fille est devenue une obsession, une idée fixe entraînant une restriction alimentaire massive (parfois habilement dissimulée) avec tri dans l’assiette, repas interminable, fuite vers les toilettes après le repas (se fait-elle vomir en cachette ?), humeur instable, éclats de voix alternant avec des longs moments de repli silencieux, discussion tyrannique complètement inaccessible à nos mises en garde, sa vie sociale se cantonne à la famille, tandis qu’elle surinvestit l’école (de ce côté-là on remarque même un perfectionnisme)… Le comble est qu’elle fait la cuisine pour tous, prépare des bons petits plats auxquels elle ne touche pas, et nous ne vous parlons des courses qui sont un cauchemar d’indécision… et quand nous avons le malheur de lui faire remarquer son amaigrissement galopant, elle nous renvoie agressivement que c’est tout l’inverse et qu’elle est définitivement trop grosse… !
Nous oscillons entre sentiments d’impuissance et de culpabilité (où avons-nous failli ?) et forcing autoritaire… »

Troubles des Conduites Alimentaires (TCA) : de quoi parle-t-on ?

Au delà d’une simple passade (« Je fais un régime…» mais qui peut préjuger de la suite ?), les Troubles des Conduites Alimentaires peuvent constituer une solution à un mal-être profond, risquant de s’installer durablement. Cette fixation sur le poids masque la souffrance psychologique sous-jacente. Il ne s’agit pas d’un comportement capricieux, mais d’une conduite qui se renforce inexorablement faute de réponse ajustée.

Plusieurs expressions se rencontrent parmi les TCA :

  • la plus classique, l’Anorexie Mentale restrictive (AM) (voir encadré 1)
  • la Boulimie, définie par une absorption massive de nourriture dans un temps restreint avec perte de contrôle et suivie de comportements de compensations inappropriées (vomissements, efforts physiques, laxatifs…), le poids au final n’étant pas affecté.
  • l’Hyperphagie-Boulimie réalisant des épisodes de boulimie sans comportement compensatoire.

Il existe des formes de passages entre les diverses expressions de TCA : l’adolescente peut ainsi passer d’une forme d’anorexie restrictive pure à une boulimie, voire une hyperphagie-boulimie. Ces formes de passages sont principalement observées dans les premières années de la maladie.

Encadré 1
TCA : l’Anorexie Mentale (AM)

Quand parler d’anorexie mentale ?
Les symptômes nécessaires au diagnostic (voir référence HAS)

  • Anorexie : restriction alimentaire associée possiblement avec conduites purgatives : vomissements, exercices physiques, laxatifs
  • Amaigrissement : voir courbe de l’Index de Masse Corporelle (IMC) (figure 1).
    NB : la chute pondérale n’est pas l’élément le plus précoce
    Refus de maintenir le poids corporel au-dessus d’un poids minimum normal pour l’âge et la taille.
  • Aménorrhée (arrêt des règles) possible
  • Perturbation de l’image corporelle (dysmorphophobie) :
    • Altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps.
    • Peur intense de prendre du poids ou de devenir gros, alors que le poids est inférieur à la normale et obsession de l’idée d’être trop grosse…
    • Déni massif de ces troubles.
  • Envahissement du champ de pensées autour de l’alimentation, induisant une estime de soi complètement liée au poids (jouissance de la perte de poids), et un isolement social.

 

Figure 1 : Courbe IMC (Index de Masse Corporelle : Poids(Kg) divisé par taille (en mètres) au carré)

Votre adolescente souffre-t-elle de TCA ?

Pour répondre à cette interrogation, le questionnaire élaboré par Scoff,  initialement destiné à l’adolescent, a été reformulé pour les parents :

  1. Se fait-elle vomir parce qu’elle est persuadée d’avoir trop mangé ?
  2. S’inquiète-t-elle de perdre le contrôle de ce qu’elle mange ?
  3. A-t-elle perdu plus de 6 kg dans les 3 derniers mois ?
  4. Est-elle convaincue d’être grosse alors que vous lui renvoyez qu’elle est mince ?
  5. Les questions de nourriture envahissent-t-elles massivement son champ de pensées ?

Deux réponses positives sont fortement suggestives d’un TCA.
(Luck et al 2002 , Garcia et al., 2011)

TCA : comment établir le dialogue avec l’adolescente ?

Les conditions d’un dialogue

  • Choisir le bon moment
  • Eviter la dramatisation comme par exemple « il faut que je te parle… »
  • Eviter le face à face (côte-côte incite plus à se parler : intérêt des voyages en voiture)
  • Bienveillance, non-jugement, éviter la moralisation
  • Commencer les phrases par « Je sens que … » plutôt que par « tu devrais … »
  • Etre au clair avec vos propres réactions : colère, tristesse, impuissance, …
  • Cohérence de la posture « parents » : harmoniser vos positions de parents
  • Plus que le pourquoi, parler du comment… ne pas chercher de fautifs…
  • Etre convaincu que les TCA ne sont pas un choix de l’adolescent, mais une mauvaise solution…
  • Eviter les phrases anodines qui peuvent s’avérer irrecevables pour l’adolescente :
    Ça nous ferait plaisir…
    C’est tes grands parents qui seraient contents
    Comment peux-tu ne pas en manger : c’est délicieux…
    Sais-tu que tu risques de mourir…
  • Gardez-vous des attitudes contre-productives :
    Intrusion, surprotection, flicage, menace,
    chantage, promesse, sentimentalisme,
    vouloir avoir raison, le dernier mot…
    chercher un fautif

Nos ruminations de parents

  • Si on joue la fermeté, on se dit qu‘on ne lui laisse pas la possibilité de s’opposer : l’adolescence, n’est-ce pas cela ?
  • Nous avons l’impression de ne plus reconnaître notre fille : c’est quelque chose que nous n’aurions jamais imaginé.
  • C’est tellement difficile de maintenir une position ferme : notre fille est tellement dans le bras de fer, autoritaire, dominatrice, tyrannique, dès que l’on aborde la question de la nourriture et du poids…
  • Nous en arrivons à douter du bien fondé de notre attitude tant ses arguments sont exprimés avec force, insistance voire fanatisme… Si nous cédons, au fond nous savons que ce n’est pas la solution et éprouvons une grande colère contre nous-mêmes… voire de la honte.
  • Nous sommes dans un grand désarroi – désespérance : rupture, sentiment de perte de notre fille, comme si nous étions trahis par notre fille qui ne nous partage pas sa souffrance… Certains jours, nous avons la pensée qu‘elle pourrait mourir…
  • Débordement d’un mouvement de colère et de révolte face au comportement de notre fille : si seulement elle voulait… si seulement elle osait…
  • Il n’y a aucune prise, comme sur un mur lisse… on essaie douceur, persuasion, colère, argumentaires construits… rien n’y fait, c’est l’impasse… la pression monte : compliqué de se contrôler. Les menaces n’y font rien…
  • Et que dire des retombées sur les frères et sœurs ? Ce que ceux-ci nous renvoient : sentiment d’abandon, jalousie, inquiétude, incompréhension, culpabilité… voire rejet agressif ou à l’inverse rivalité et surenchère dans la restriction alimentaire.

Anticiper le dialogue avec votre adolescent

Préparez-vous à ce type de réponse :

  • C’est vous qui en faites un problème : pour moi je ne fais qu’adopter les bonnes mesures pour ma silhouette.
  • Je suis assez grande.
  • Je peux bien m’en sortir seule.
  • C’est un échec de grossir et je m’en veux terriblement… C’est une victoire que de maigrir.
  • La peur de grossir m’empêche d’avancer… Je ne pense plus qu’à ça tout le jour…
  • Personne ne peut comprendre…

L’enjeu : reconnaître la nécessité d’aller chercher de l’aide auprès de personnes & structures ressources

En premier lieu, en parler avec votre médecin traitant, ou le pédiatre qui a longtemps suivi votre enfant… ne pas hésiter à se rapprocher de l’infirmière scolaire.
Nous parents, il nous faut comprendre qu’on n’aura pas de réponse claire sur ce qui nous angoisse le plus. Cette incertitude est ce qu’il y a de plus difficile à porter. Il nous faut comprendre la nécessité de s’engager dans la durée et d’apprendre une nouvelle façon d’être parents par essais & erreurs, dans nos efforts de décrypter, anticiper, supporter et d’assumer ce sentiment d’impuissance… En donnant du temps au temps, en nous faisant aider, nous prenons soin de nous et de la famille…

Découvrez le podcast mpedia sur les Troubles des Conduites Alimentaires

Dans le cadre de la première Journée Mondiale des TCA, du 2 juin 2021, mpedia donne la parole aux experts :

  • Julien Leclercq, éducateur spécialisé à la Maison Des Adolescents (MDA) de la Somme (à Amiens),
  • Bernard Boudaillez, pédiatre,
  • Christian Mille, pédopsychiatre.
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Notes :

*nous emploierons le féminin dans cet article, tant la fréquence des TCA prédomine chez les filles (9/10 sont des filles), ce qui n’exclut pas la survenue de TCA chez le garçon.

Les recommandations et l’argumentaire scientifique des TCA sont consultables dans leur intégralité sur www.has-sante.fr et sur www.ffab.fr

Dr Y Simon et I Simon-Baisses. Comment aider vote fille à sortir de l’anorexie. Ed O Jacob 2009

Médecine et Santé de l’Adolescent : pour une approche globale et interdisciplinaire. Ed Elsevier 2019 Chapitre 41

Site internet FFAB (Fédération Française Anorexie Boulimie). Ce site donne des informations sur les soignants & structures ressources en France.

Note :
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